"Moi je n'avais pas été capable de descendre de ce bateau, pour me sauver moi-même, je suis descendu de ma vie. Marche après marche. Et chaque marche était un désir. A chaque pas, un désir auquel je disais adieu.
Je ne suis pas fou, mon frère. On est pas fou quand on trouve un système qui nous sauve. On est rusé comme l'animal qui a faim. La folie, ça n'a rien a voir. C'est le génie, ça. La géométrie. La perfection. Les désirs déchiraient mon âme. J'aurai pu les vivre, mais j'y suis pas arrivé.
Alors je les ai ensorcelés.
Et je les ai laissés l'un après l'autre derrière moi. De la géométrie. Un travail parfait. Toutes les femmes du monde, je les ai ensorcelées en jouant une nuit entière pour une femme, une, la peau transparente, des mais sans un seul bijou, des jambes fines, elle balançait sa tête au son de ma musique, sans sourire, sans baisser les yeux, jamais, une nuit entière, et quand elle s'est levée ce n'est pas elle qui est sortie de ma vie, c'étaient toutes les femmes du monde. Le père que je ne serai jamais, je l'ai ensorcelé en regardant un enfant mourir, pendant des jours entiers, assis auprès de lui, sans rien perdre de ce spectacle effroyablement beau, je voulait être la dernière vision qu'il aurait du monde, et quand il s'en est allé, en me regardant dans les yeux, ce n'est pas lui qui est parti mais tous les enfants que je n'ai jamais eus. [...] Les amis que j'ai désiré avoir, je les ai ensorcelés en jouant pour toi et avec toi, ce soir là, et dans l'expression de ton visage, dans tes yeux, je les ai tous vu, mes amis bien-aimés, quand tu es parti, ils s'en sont allés avec toi.
[...]
et j'ai dit adieu à la joie, en l'ensorcelant elle aussi, quand je t'ai vu entrer ici. Ce n'est pas de la folie, mon frère. C'est de la géométrie. C'est un travail d'orfèvre. J'ai désarmé le malheur. J'ai désenfilé ma vie de mes désirs. Si tu pouvais remonter ma route, tu les y trouverais, les uns après les autres, ensorcelés, immobiles, arrêtés là pour toujours, jalonnant le parcours de cette étrange voyage que je n'ai jamais raconté à personne sauf à toi."
Novecento: Pianiste _ Alessandro Baricco